Deux histoires suisses véridiques, parfaitement inventées
Michel Heitzmann
© Michel Heitzmann - Un village dans le brouillard
Note de style. Le français est une langue que trop aiment compliquer. Habitant à Paris, j’ai entendu, je n’écoutais pas, des tournures magnifiques, des phrases interminables, des discours ennuyeux. Franchement, c’est insupportable. Avec mes ados, nous parlons simple et à l’horreur de ma mère utilisons putain comme une ponctuation ou une pause pensante.
The Quiet Frame est ce que j’ai construit quand j’ai arrêté de lever la main. thequietframe.com
Toute ressemblance avec des villages, des conseils, des réseaux ou des irréductibles un verre de blanc à la main est purement fortuite.
Imagine un village à 850 mètres d’altitude, une vue impressionnante sur les Alpes dans un coin de Suisse entouré par la France. Mille deux cents habitants et une quantité indécente de vaches.
Deux histoires récentes.
D’abord, le référendum.
Ils voulaient augmenter les impôts.
Les gens ne bougent pas pour le collectif, même s’ils le respectent. Ici, les gens bougent quand c’est dans leur intérêt personnel ou par conviction individuelle. Le référendum existe pour ça. National, cantonal, communal. Sur tout. Il faut juste assez de signatures pour que le sujet passe à une prochaine votation. Le plis (une enveloppe en français) arrive chez toi avec toutes les informations nécessaires pour éviter la coche erronée. C’est assez insolite.
Alors ils ont voulu augmenter les impôts, déjà très élevés. Rebelle comme je suis, j’ai organisé un référendum intitulé avec un populiste “ça suffit, c’est trop.”
Pour les signatures ça veut dire se faire remercier, insulter, ou claquages de porte. Expliquer le même truc 179 fois (aux métropolitains qui me lisent, c’est bien cent-septante-neuf), c’est chiant mais utile. Se planter. Recommencer avec les bons formulaires en respectant les procédures.
On a gagné haut la main. Je me suis fait élire au conseil.
Le conseil c’est le législatif du village. Moi, pas forcément bienvenu.
Deuxième histoire.
Un conseil municipal qui se réunit en semaine à 20h, tous les quelques mois. Des citoyens élus censés débattre et approuver les recommandations de l’exécutif.
En pratique ça entérine tout. Ça suit le script sous l’orchestration du chef local, un personnage que je vais pas décrire en détail, parce que malgré cette histoire inspirée par des ressemblances, il le mérite pas.
Cinq exécutifs face à un grand u de tables défendant des absurdités avec un culot de première. Des panels d’”experts” donnant avis. Ordre du jour. Slides projetés de travers sur le mur.
Pompeux et écœurant. Monsieur X par-ci, Madame Y par-là, alors que tout le monde se tutoie dans la rue.
Questions permises seulement t’es debout.
Débat ? Mes fesses. Tout semble réglé avant que quiconque arrive.
Un groupe soudé tient l’endroit depuis des années, pas parce qu’ils sont puissants. Parce qu’ils sont disciplinés.
Quand seulement 40 à 45 pour cent de l’électorat vote, 20 pour cent dans les bonnes familles font le compte, constamment.
J’ai participé pendant des mois. Debout, j’ai posé des questions. Obtenu des réponses applaudies qui en étaient pas. Amené des sujets. On m’a rétorqué que c’est pas le format. Voté. Perdu par des marges gigantesques.
J’ai pris l’habitude de ne pas écouter et de voter contre.
Et là, la connerie de trop.
Enveloppe annuelle dans les millions à un petit chiffre. Dans une assemblée interminable, l’exécutif demande un million de dette en plus pour refaire l’infrastructure d’une route qui dessert 5 maisons, sur environ 365 du patelin.
L’argument : votez pour, sinon il faut refaire l’étude et ça prend du temps. J’ai ri, voté contre, et ai perdu.
Le truc marche comme prévu.
Ma lettre de démission ? La Ligue des Champions est plus bandante.
Quand la dissidence est pas permise et les gens veulent pas entendre, on ne change rien de l’intérieur.
On s’use, battu par design. On devient un rigolo, un emmerdeur de service, ou pire, on fait pitié.
Ta présence, même en opposition, donne son public au théâtre. Le système n’a besoin que de ta présence pour être légitime. Ça dans un village suisse, où le pire qui peut arriver c’est que je m’énerve cinq minutes.
J’imagine mal le russe au front, le démocrate américain surfant la vague fasciste, l’iranien terrorisé par les explosions ou le cubain dans une merde noire.
Dans mon petit cas suisse, le geste c’était le balai, et merde.
Et maintenant, les histoires inventées derrière nous, ma conclusion.
Se retirer ce n’est pas se taire ni se résigner. Quand la survie est assurée, les choses changent par dehors. Par des mécanismes et des audiences que le système contrôle pas. En visant les bonnes personnes avec des arguments qu’elles reconnaissent.
La dissidence est une activité solitaire. Ce n’est pas un problème. C’est la condition pour avoir de la clarté.
La question n’est pas si le système mérite ta présence. C’est si t’es prêt à te battre quand c’est pas le cas.
Quelle médiocrité a encore le privilège de ta présence ?


