Fais-le pas sur mes couilles
Michel Heitzmann
© Michel Heitzmann - Le bourdon tient à ses choses
Note de style. Le français est une langue que trop aiment compliquer. Habitant à Paris, j’ai entendu, je n’écoutais pas, des tournures magnifiques, des phrases interminables, des discours ennuyeux. Franchement, c’est insupportable. Avec mes ados, nous parlons simple et à l’horreur de ma mère utilisons putain comme une ponctuation ou une pause pensante.
The Quiet Frame est ce que j’ai construit quand j’ai arrêté de lever la main. thequietframe.com
L’avion atterrit et rejoint le gate. Ding fait le haut-parleur. DU COUP (comme on dit en France), tous les passagers se hissent comme des cons pour débarquer. Ils bloquent l’allée avec leurs bagages à main, leur vestes et manteaux, leurs gosses effrénés, tous convaincus qu’en se levant, ils seront plus rapides au portillon. Mon siège est toujours couloir. J’attends assis en torturant l’impatiente assise au milieu qui morfle avec des soupirs. Je glande et inévitablement, me ramasse le manteau, le sac, un cul dans la gueule.
Putain, que ça m’fait chier. Pas à cause du cul.
Mais parce que moi, je respecte ton espace, ta place et j’attends la même chose en retour.
C’est pourtant pas compliqué, et j’y crois depuis toujours.
Tu peux être le dernier des cons si tu veux. L’emmerdeur chef. Le mec qui plante tout le monde. Le branleur. Je te laisse faire.
Jusqu’au moment où tu me piétines les couilles. Et là, je hurle.
Je suis un libéral, un humaniste. Des labels qui en Amérique te valent une place en hospice et qui en Europe ont été discrètement effacés des profils, disparus dans les séances, remplacés par « j’aurais tendance à penser » à la place de « je crois. » J’ai vu des mecs qui partagent mon avis s’effacer lentement sans s’en rendre compte, et au ralenti. Mais dis Hugues, je croyais, je fais. Ouais, mais tu vois, la-li-la-la-la.
Libre comme une mouche sur une merde, je me convertis en ayatollah du libéralisme. Je hurle au clavier dans l’espoir qu’on me lise. Et j’agis.
Anecdote. Ma comptable me signale que j’ai une dette fiscale en Russie. Je lui rétorque que je m’en fous et que je ne la solderai jamais. Elle, comptable et suissesse, pâlit. Elle me fait le topo Solzhénistine. Je la calme, et lui propose d’être créative pour que je paye le fisc suisse. Elle me trouve la combine, j’allonge et souris de ne pas avoir financé ces criminels odieux.
Personne n’a remarqué. Ce sont des valeurs, des convictions qui se manifestent dans des actes petits, invisibles, que personne n’applaudit mais qui font du bien.
© Michel Heitzmann - Fini. Je paye plus.
D’autres paient aussi en émigrant. Ou restent sur place et se taisent. Il y en a un paquet qui en meurent.
En Suisse, il y a des cons aussi et parfois ils se rassemblent et s’organisent.
Après l’interdiction de minarets, du voile porté par trois personnes dans tout le pays, voilà qu’à nouveau inspirés, ils brament NON à une Suisse de plus de dix millions d’habitants. Ok, je souriais jusqu’à ce qu’ils obtiennent les centaines de milliers de signatures pour que le peuple se prononce. Tu vois le topo ? Une phrase dans la constitution, noir sur blanc, dix millions et basta.
Le genre de connerie que tu vois dans un film quand le scénario bascule dans le macabre ou en Amérique. À l’instant, les sondages sont serrés.
Et j’explique. J’essaye l’argument historique, logique en posant la bonne question. Tu crois vraiment que les paysans sont descendus des pâturages pour inventer le chocolat, l’horlogerie ou créer des monstres pharmaceutiques ? Ça marche moyennement malgré les exemples de Nestlé et Rolex. J’insiste : les étrangers paient des impôts aussi. D’ailleurs ils sont souvent plus beaux que nous. Ça convainc à moitié.
Et finalement, comment tu crois que ça nous arrive de battre les Bleus de Mbappé ? T’as vérifié dernièrement la compo de l’équipe, Frau Meier ?
Aucun de ces arguments n’atteint les gens qui ont signé la pétition, donc je pousse pour que les gens votent.
Je leur fais ce topo : imagine qu’ils gagnent. D’ici 204X, la Suisse atteint exactement dix millions. Un bébé naît. Merde — quelqu’un doit se sacrifier, sinon on expulse Shakheela ou Granit. Voire les deux pour avoir une marge.
On en est là, parce que les gens sont de plus en plus noyés dans le bruit et réfléchissent pas assez.
Jemima Kelly a écrit dans le FT que les libéraux devraient être moins timides et dire ce qu’ils défendent. Elle a raison. Se taire, c’est pas être modeste. C’est une autocensure, une capitulation grave. Tu y crois, parle !
On n’a pas besoin de ceux qui ont presque des convictions. Il nous faut des braves, tout à fait normaux, qui refusent de se prendre un cul dans la gueule.
Et toi, tu fais quoi ?
The world is loud. Yours doesn’t have to be*.
*\Le monde est bruyant. Le tien ne doit pas forcément l’être.
\ Loi n° 94-665 du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française, dite loi Toubon. Article 2 : l’emploi de la langue française est obligatoire dans toute publicité écrite, parlée ou audiovisuelle. On s’y plie car c’est un bon compromis.*
Une app pour t’aider à prendre du recul est disponible sur iOS et Android. The Quiet Frame te donne l’espace de te reconnecter au monde et à toi-même. C’est une fenêtre, peut-être une porte qui s’ouvre sur d’autres cultures, la nature et notre planète. Gratuit pendant 7 jours.



