Putain ! Encore une fois
Michel Heitzmann
© Michel Heitzmann - Thunder et Slick, les fidèles
Note de style. Le français est une langue que trop aiment compliquer. Habitant à Paris, j’ai entendu, je n’écoutais pas, des tournures magnifiques, des phrases interminables, des discours ennuyeux. Franchement, c’est insupportable. Avec mes ados, nous parlons simple et à l’horreur de ma mère utilisons putain comme une ponctuation ou une pause pensante.
The Quiet Frame est ce que j’ai construit quand j’ai arrêté de lever la main. thequietframe.com
Viré six fois dans ma carrière.
La première fois, c’était drôle.
New York. Columbia University. Je claquais plus que j’avais. Ma nana, plus tard la mère de deux des miens, me décroche un job dans une librairie en bas de Manhattan. Quelques dollars de l’heure. Mission simple : prendre un chariot de bouquins et les remettre en rayon. Dans l’ordre alphabétique.
Mon alphabet s’effondrait après le N. Mon anglais était pire. La boss m’a observé moins d’une heure avant de prendre le balai. Je me souviens encore comme elle m’a pris les livres de la main et m’a remercié, d’ailleurs sans me payer le quart d’heure sué.
J’ai repris le métro jusqu’à la fac. Soulagé.
Les suivants épisodes étaient mieux payés. Chaque départ venait avec une indemnité et un saut de salaire ailleurs. J’avais fait un système. Se faire virer, atterrir plus haut. Ça marchait jusqu’en 2008, quand tout s’est effondré et que je me suis retrouvé sans thune.
J’ai accepté un job en Sibérie. Ils m’ont proposé un voyage exploratoire d’abord. J’ai dit non. Je savais que si je voyais le village je refuserais.
J’ai atterri.
Novossibirsk. Six heures derrière l’Europe. Neuf de Genève quand il y avait des vols. Quel enfoiré, leur président.
Si loin de tout que les missiles Minuteman américains ne pouvaient théoriquement pas l’atteindre. Pour moi c’était insolite. Pour eux c’était la réalité de leurs parents, souvent des mathématiciens, physiciens et tous les autres métiers qui font vivre ces derniers.
Un collègue de Vladivostok m’a demandé, les premières semaines, ce que j’aimais le mieux dans la ville.
Sans hésiter : l’aéroport.
Ça a été la blague pendant quatre ans.
La Sibérie s’est révélée une bénédiction. Être perdu dans un endroit aussi loin de tout, ça voulait dire qu’aucun contexte ne connaissait la version précédente de moi. Juste un mec qui faisait son boulot dans une ville lointaine. Un des cinq étrangers dans une ville d’un million. Tout le monde me disait bonjour sans que je sache de qui il s’agissait.
En Sibérie les gens aiment les chiens un peu comme tout le monde. Ils les promènent mais, détail, sans ramasser la merde. Puis il neige. La neige ne fond jamais car, tu l’as deviné, il fait froid. On creuse des passages dedans, et au bout d’un moment on marche sur des trottoirs un mètre au-dessus de là où ils furent.
Le printemps arrive, la neige fond, et c’est un mille-feuilles de merde qui se révèle sur plusieurs jours avec la bande olfactive.
© Michel Heitzmann - Encore de la neige
Pour le froid, c’est indescriptible. Comment expliquer un moins 30, voir 40. Faisons simple. Moins quarante, c’est le même chiffre sur les deux échelles. C’est le seul moment où les Européens et les Américains s’entendent. Quel enfoiré, l’autre président.
Plus bas, essaye de te foutre une fois sorti de la douche, toujours à poil dans ton congélateur, et oublie pas de brancher un ventilateur industriel à côté.
Faut dire qu’en dehors des villes soviétiques, la Sibérie c’est du National Geographic.
J’ai trouvé de l’Evian sur l’étagère du supermarché un après-midi. Je me suis arrêté. Quelque chose comme un sentiment d’être chez moi car c’est l’eau du lac.
Puis j’ai pensé au bilan carbone d’expédier de l’eau en Sibérie occidentale.
S’en fout. J’en ai acheté quand même. Bouteille PET à la poubelle. À chaque fois.
Le dernier licenciement était différent. Mis à la retraite anticipée. Pas de rebond. Pas d’offre suivante. J’étais apparemment un mec “incapable de comprendre” les nouvelles tendances. Juste la fin de quelque chose, sans structure pour amortir. Hors de Paris, retour en Suisse.
Vlan !
Et en le digérant j’ai réalisé quelque chose d’inconfortable : je n’avais jamais vraiment traité les autres échecs. J’avais juste bougé. À chaque fois je stockais et je sautais. Le deuil sur agenda. Le rythme me protégeait de remarquer ce que je portais.
La maison est grande et vide. Ça avait été une maison de famille. Maintenant c’est juste la mienne.
J’ai mis un vélo en bois dans le salon. Un rameur à côté. Les deux à peine utilisés mais ils sont beaux. Aucun compromis nécessaire. L’espace est devenu ce que je voulais vraiment, pas ce qu’on attendait de lui.
Slick est arrivé en premier. On est attachés d’une façon qui gêne les gens qui n’ont jamais eu de chien. Quand je pars il se fâche. Quand je suis dehors je rentre en vitesse.
Thunder était presque pas le mien. Le neveu de Slick, aussi un Malinois. Ma sœur l’avait réservé chez la même dame qui m’avait vendu Slick, une caissière chez un Intermarché paumé dans les Alpes Provençales, qui savait élever des animaux. Ma sœur a changé d’avis. Je suis allé le chercher avec ma fille et Slick. Lui, il a retrouvé sa mère. Il était entouré de toute la portée et débordé. Ma fille voulait en prendre deux. Elle a choisi finalement Thunder. Ou peut-être l’inverse.
Le reste. La meilleure partie.
Je me suis retrouvé à regarder l’herbe pousser et à la tondre.
Les soirées aidaient. Quatre verres, peut-être. J’ai jamais été alcoolique, je crois. Ça change rien. Je les attendais. Ça me faisait revivre. Toujours les “bons” produits. Je me sentais enfin moi-même.
Ça mérite un stop.
Si t’as besoin de quatre verres le soir pour te sentir toi-même, c’est qu’il y a quelque chose que tu ne ressens pas pendant la journée.
Je me posais pas la question.
Puis les deux genoux ont lâché après les promenades avec les chiens. Le chirurgien a proposé de remplacer les deux simultanément. J’ai dit d’accord. Personne fait ça. J’ai vérifié sur Google après qu’il m’ait glissé en salle de réveil que c’était la deuxième fois qu’il le faisait.
Je me traînais pendant des semaines. Dans ce silence, j’ai arrêté de boire. Pas de décision. Pas de drame. J’avais peur de tomber. J’avais besoin de tous mes moyens. Alors j’ai arrêté.
(Je ne regrette pas du tout.)
Mon fils ado a emménagé sans l’annoncer. Il commençait juste à être là plus souvent. Un carton de supermarché plein de slips et fringues assortis. Puis il était juste là. Je n’ai pas demandé pourquoi. Je crois que je savais déjà.
Je suis calme maintenant. Probablement moins désagréable à côtoyer.
C’est tout ce conte, en synthèse. Pas les licenciements, la bibine, les sibériens, les genoux. On s’en fout mais les gens que j’aime se sont rapprochés.
Il y a tellement de gourous qui pipeautent sur la résilience, rebondir, se recadrer les choses. On s’en fout aussi.
Mais.
Ça ne se traverse qu’avec des gens qui te posent les questions auxquelles tu veux pas répondre. J’y suis passé avec des larmes, des séances difficiles, et des amitiés chiantes et inévitables. Des décennies en retard, me voici.
Tout arrive au bon moment. Sauf si t’es déjà mort. Alors, dépêche-toi. Doucement.
Et toi, tu portes encore un fardeau et que tu fais semblant qu’il n’existe pas?



