Quel bordel. Non, plutôt un casino !
Michel Heitzmann
© Michel Heitzmann - Circuit en bus, avant le Grand Prix
Note de style. Le français est une langue que trop aiment compliquer. Habitant à Paris, j’ai entendu, je n’écoutais pas, des tournures magnifiques, des phrases interminables, des discours ennuyeux. Franchement, c’est insupportable. Avec mes ados, nous parlons simple et à l’horreur de ma mère utilisons putain comme une ponctuation ou une pause pensante.
The Quiet Frame est ce que j’ai construit quand j’ai arrêté de lever la main. thequietframe.com
J’y suis allé. Enfin, dans les casinos.
Campione d’Italia, sur le lac. Las Vegas. Divonne. Monaco. Une île aux Caraïbes dont j’ai décidé d’oublier le nom.
J’ai jamais gagné.
Pas une seule fois. Ni au blackjack, ni à la roulette, ni aux machines à sous que j’ai essayées vingt minutes aux Caraïbes parce que James Bond joue jamais aux machines à sous et j’voulais comprendre pourquoi. Maintenant je sais.
J’entrais dans chacun de ces palaces comme tout mec qui a vu trop de films. Avec le smoking imaginé sur le dos, la bande-sonore qui tourne dans le crâne, et le fantasme que c’était la version intéressante de moi qui se pointe. James Bond. Les jetons. Le Martini. Les nanas en face. Quel pigeon.
Solde à tous les coups : trois heures, des verres gratuits, et un portefeuille plus léger.
C’est le deal. Ça l’a toujours été. Les casinos vendent pas des jeux. Ils vendent un costume que tu mets à l’entrée et que tu rends en taxi sur le retour. Les Martinis sont offerts parce que l’arithmétique favorise la House.
Le casino a aucune pitié. Quel pigeon.
L’astuce du casino, et ça prend une vingtaine d’années pour la saisir (t’inquiète, je suis aussi con que toi), c’est qu’il y a pas un seul cadran qui te donne l’heure. Pas de fenêtre. La moquette est épaisse pour qu’on entende plus les pas. L’oxygène est pompé, légèrement enrichi, selon l’établissement et la décennie. Les verres sont gratuits parce qu’un mec qui boit est un mec qui sait plus compter. La croupe-pierre (féminin de croupier) est sympa parce que la sympathie est ce que la House t’offre. Et elle espère que tu lui donnes un petit quelque chose avant d’être plumé.
Tu sors pas. On te sort. Par l’aube, par ta femme, par une femme, par ton portefeuille, ou par un mec costaud qui tire sur son costume sombre et qui te regarde depuis que t’es assis.
Un peu d’histoire.
La machine à sous a été inventée en 1898 par un mécano nommé Charles Fey (né August « Gus » Fey chez les chleuhs, ceux d’Allemagne), à San Francisco. Récompenses variables. Trois rouleaux. Du chewing-gum et des pièces en guise de prix. Un truc brillant qui nécessite aucune surveillance et qui créa une vague de chômeurs. Jamais breveté car le hasard fut point Californien. D’ailleurs les jeux le sont toujours pas.
La science du comportement on l’a comprise soixante ans plus tard. Moi, j’ai toujours rien compris mais un certain B(urrhus) F. Skinner s’amusait, à Harvard, à maltraiter pigeons et rats pour que nous puissions saisir que nous nous comportons comme pigeons et rats. C’est génial.
Il a découvert que si tu récompenses un pigeon à tous les coups qu’il allonge son cou pour tapoter un bouton, le chéri tape à un rythme stable. Si tu le récompenses au hasard, il tape plus vite. Si tu le récompenses presque jamais, mais à l’improviste, pauvre pigeon tape jusqu’à tomber. Affreux.
Mais il paraît que c’est toute une science qui nous permet de comprendre comment on survit et surtout comment nous motiver à faire des trucs desquels on a pas forcément envie ou devrait faire. Je vous conseille de dire un mot à vos RH la semaine prochaine.
A noter qu’aujourd’hui, le roi des Amériques, qui n’a pas lu la science de Burrhus, fait ses propres expériences avec ses propres pigeons.
Je poursuis l’exposé.
Kevin Systrom, lui l’a lu en 2010 et a sorti Instagram.
Aujourd’hui, il offre le conseil suivant : learn enough to be dangerous.* Qu’il est charmant. Merci Kev. Maintenant, nous l’avons dans la poche ton machin ou plutôt il nous a empoché.
Zhang Yiming à Pékin, a tenté un coup en 2012, fusionné deux fois, et depuis on danse les bytes de TikTok.
Je sais pas si t’as vu les pubs à la télé récemment. Une adolescente réussit son examen parce qu’elle a révisé sur TikTok. Impossible de se passer de ce bonheur.
Kevin est richissime mais Zhang le défonce par un facteur de 30 car, selon Forbes, il a accumulé 60 milliards. Je me passe de la monnaie car avec ces sommes, peu importe.
En conclusion, l’évolution du phénomène. C’est mon observation et j’ai rien maltraité pour y arriver.
Trois itérations. La première a pris nos sous. La seconde a meurtri nos pigeons et nos rats. La troisième nous a kidnappé.
J’ai pas mis les pieds dans un casino depuis des décennies.
Mais je suis dans un casino tous les jours depuis trois semaines. Chez moi.
Sans heures. Sans fenêtres. Les chiens sont la moquette. Les écrans sont le croupier. Le succès est mon jackpot. J’y suis parvenu assez souvent pour rester dans l’établissement. J’entreprends et là, je bosse sur un truc que tu aimeras (ou pas). J’y suis à fond. C’est mon casino.
J’aurais dû m’apercevoir plus rapidement : ce qui capte notre attention est un casino.
On sait que l’iPhone est le casino de poche. Tout le monde le voit. Non?
Toi qui vas travailler, dans le métro, le train, en voiture. Tous, mais tous avec les yeux rivés sur l’écran. Et nous scrollons* à gauche, à droite, vers le haut ou vers le bas. Avec un pouce si on a l’age, à deux index si on l’a pas.
Les autres casinos ? Un projet. Une rancune. Une rénovation. Une amitié. Un divorce où, par expérience, je perds aussi toujours.
Sans heures. Sans fenêtres. Récompenses variables et au hasard. La House gagne toujours parce qu’elle te vend l’expérience et prend la vie.
En avant, œillères en place.
La plupart de nous sommes attablés, voire vautrés, et consommés par notre truc ou machin. Nous nous croupissons (excellent verbe qui, d’ailleurs, a la même étymologie que croupier, mais, qui signifie tout autre chose).
Et ce samedi ?
Je m’affaire à mon bureau à neuf heures. Mes ados sont à la maison.
SUIS OCCUPÉ ! J’dois faire MON truc. Je me souviens de trois petites victoires sur le projet entre dix heures et une heure, le genre qui te fait remettre des jetons sur la table. Je me souviens des chiens à un moment et des restes que j’ai réchauffé pour le déjeuner (dîner pour les vaudois), vite fait, entre trois écrans. Aussi pour les ados.
J’ai levé les yeux vers trois heures.
J’étais seul avec les chiens. J’empocha trois petits jetons sur le projet. J’étais toujours dans mon casino. À ignorer la vue.
© Michel Heitzmann - La vue ? La voici.
La charmante croupière (j’ai vérifié chez Robert comment l’écrire) en veston bordeaux assorti à la moquette n’était pas là, parce que dans ce casino-là, c’était moi.
J’ai jamais vu un James Bond payer son shaken not stirred.
Toi non plus, t’as pas à payer. Y’a une raison, mon cher pigeon.
C’est quoi ton casino ?
On est tous assis à une table quelque part. La plupart d’entre nous, on n’a pas choisi la pièce. J’ai construit The Quiet Frame* pour qu’on remarque la moquette, l’oxygène, les horloges qui manquent. Ça prend deux minutes par jour, dans l’autre direction. Pas sûr que ça marche encore sur moi. Mais ça marchera peut-être sur toi. Gratuit sur Apple et Android, les liens sur thequietframe.com/app.
Merci de m’avoir lu.
Loi n° 94-665 du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française, dite loi Toubon. Article 2 : l’emploi de la langue française est obligatoire dans toute publicité écrite, parlée ou audiovisuelle. J’ai choisi de l’ignorer.



